Sauver ou Périr

Les origines d’une devise

Tout le monde connaît la célèbre devise des sapeurs-pompiers de Paris. Elle figure sur l’insigne régimentaire porté par chacun d’entre eux. Son histoire révèle un parcours original et souvent méconnu.

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Les sapeurs-pompiers ont longtemps vécu sans devise autre que celle inscrite sur l’envers de leur drapeau. Pourtant, parmi les objets corporatifs porteurs de devises, c’est vers les médailles d’associations qu’il faut se tourner. En effet, sous la Troisième République, une association d’ « anciens sapeurs-pompiers de Paris » affiche une médaille avec ruban où figurent, surmontés d’un casque modèle 1855 (porté jusqu’en 1885), le symbole mutualiste des deux mains croisées entourées d’une bannière en ceinture où est inscrite la devise « humanité – solidarité ». Cette société était probablement une société de secours mutuels propre aux soldats du feu parisiens sur laquelle nous ne savons encore aujourd’hui rien ou presque.

« Mourir en faisant son devoir »

Bien que rien n’atteste cette information, la culture orale a propagé une ancienne devise du Régiment : « mourir en faisant son devoir ». Jamais évoquée sur un document, elle ne figure sur aucun objet corporatif connu. Sa formulation permet de penser qu’elle pourrait être une devise de l’époque des gardes-pompes. Les devises révolutionnaires mentionnent en effet souvent le verbe mourir, comme « vivre libre ou mourir » ou encore « vaincre ou mourir ».

L’association avec le « devoir » pourrait également renforcer cette hypothèse par le fait que les gardes pompes étaient tous artisans et engagés volontairement pour la protection contre l’incendie de la cité.

Il n’est également pas impossible que cette devise soit née de l’enseignement philosophique de la gymnastique au bataillon de sapeurs-pompiers à partir de 1818. Selon le colonel Amoros, pionnier de son enseignement, développer ses capacités physiques permettait d’ « être fort pour être utile ». Le devoir du plus fort était d’accepter l’idée de risquer et de donner sa vie pour sauver les personnes en détresse.

Sauver ou Périr, un emprunt ancien

lhomme4Si l’on en croit l’histoire connue, la devise « sauver ou périr » apparaîtrait officiellement chez les pompiers parisiens en 1942 avec l’adoption de l’insigne régimentaire. En effet, sous l’occupation, un concours est lancé au Régiment pour créer un tel insigne. La maquette retenue est celle du caporal-chef Clément, un électricien du service Travaux. L’auteur a eu l’astucieuse idée d’associer les initiales S & P pour fusionner la devise « Sauver ou Périr » avec « Sapeurs- Pompiers ».
 
Beaucoup plus ancienne que cette anecdote, l’histoire de cette devise est liée à l’origine au sauvetage. Elle figure sur des médailles de récompense décernées par des sociétés de sauvetage vers 1830. Sous le Second Empire, l’impératrice Eugénie ayant favorisé le développement des sociétés de sauvetage, plusieurs sociétés adoptent cette devise. Sous la Troisième République, il n’est pas rare de voir figurer « Sauver ou Périr » sur les médailles de ces sociétés philanthropiques, toujours en développement. En 1868, un périodique destiné aux sauveteurs de France est intitulé « Sauver ou Périr ».
 
Les sapeurs-pompiers de Paris ont eux aussi adopté cette devise d’une façon tout à fait originale et officieuse. Dans les années 1880-1890, gradés et sapeurs se font volontiers photographier en buste ou en pied et le photographe agrémente le portrait d’attributs corporatifs qui rappellent l’activité de lutte contre l’incendie et de sauvetage des soldats du feu. Le plus étonnant est de voir figurer, en partie supérieure des tirages, un drapeau français dans les plis duquel est inscrite la devise « Sauver ou Périr ».

1935 (02-06) - feu quai Grands Augustins 

Cette devise était donc bien avant l’heure ancrée dans la culture du corps des sauveteurs parisiens. Pour confirmer cette adoption, il est intéressant de noter que lors de la création officielle de l’amicale des anciens pompiers de Paris en 1927, celle-ci avait pour devise
« Sauver ou Périr ». On retrouve cette devise dans le titre d’un poème anonyme en hommage aux morts au feu, lu à l’inauguration de cette amicale :
« Morts au feu – Sauver ou Périr ! ».
Ah ! « Sauver ou Périr » ; sainte et noble devise
De ses concitoyens vouloir à tous les prix
Sauver les jours ! De la mort avoir le mépris !
Braver tous les périls ! qui donc les électrise !
Quand même ! ils sauveront. A reculer qui pense
Ils vont – c’est le devoir – affronter le brasier
La mort semble certaine ! Ardent est l’escalier ?
Qu’importe de mourir ? à qui suit sa conscience !
Ce n’est donc par un hasard si cette devise devait donc s’inscrire définitivement sur l’insigne régimentaire officiel des sapeurs-pompiers de Paris. M. Clément était un membre fervent de cette association depuis les années 1930. Il en deviendra l’un des présidents dans les années 50-60.

Le sens de la devise

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Parmi les nombreuses définitions de ce que représente une devise, l’une d’elle stipule qu’elle est « l’expression de ce qui relie le corps et l’âme dans l’action ». Cette devise n’est pas un choix, elle exprime une détermination : celle du sauveteur à sublimer son acte en s’engageant volontairement au péril de sa vie.

Cette vision héroïque est conforme à l’enseignement du colonel Amoros qui formait des hommes à être forts pour être utiles. La gymnastique se confondait ainsi avec l’art du sauvetage : forger le corps et l’esprit dans une pensée altruiste.

Bien avant l’heure, le caporal Thibault, en 1868, traduisait simplement cette détermination de sauver au mépris de sa propre vie :

Je place l’échelle horizontalement de façon à m’avancer hors du chéneau et à rejoindre l’étage au dessous. Mais à peine ai-je fais un pas que l’échelle plie. Que faire ? Si j’avance avec la femme, je sens que je suis fini. Reculer la laisser là et me sauver ! Allons donc !…En avant, nous mourrons ensemble puisqu’il le faut…

Il pourrait paraître étonnant que les pompiers de Paris n’aient pas une devise en rapport avec le feu. Là encore, la force d’une devise est d’être concise et brève. Depuis le 18 septembre 1811, 83 sapeurs-pompiers de Paris sont tombés victimes de cet engagement à sauver les personnes et les biens, d’une ville dont la devise « fluctuat nec mergitur* » fut affichée sur les casques des sapeurs-pompiers de 1903 à 1985.

*(traductions : « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas », « Il flotte sans être submergé » ou « Il flotte mais ne sombre pas » c'est la devise de la ville de Paris)

Source : Maj Didier Rolland